L’IA apportera la capacité d’explorer les ressources cachées des villes

Expert internationalement reconnu de la smart city et de la ville durable, Carlos Moreno a partagé avec moi sa vision de l’IA et des villes.

Vous parlez souvent de « la ville du quart d’heure ». Pourriez-vous rappeler de quoi il s’agit ? Et l’IA peut-elle nous aider à créer cette ville du quart d’heure ?

La ville du quart d’heure c’est la possibilité d’accéder, en un quart d’heure et avec des mobilités non-polluantes, aux fonctions sociales urbaines qui permettent à un individu d’être heureux. C’est-à-dire de territorialiser sur des courtes distances les six fonctions sociales essentielles au citoyen : se loger, travailler, se nourrir, se soigner, s’éduquer et avoir des loisirs. L’IA, par sa capacité à comprendre le territoire, à mutualiser les informations sur les infrastructures et à référencer des usages peut s’inscrire dans la ville du quart d’heure. L’IA peut aussi contribuer à rendre les villes polymorphiques. C’est-à-dire à faire en sorte que des infrastructures soient disponibles pour plusieurs usages. En France une école est ouverte de 8h à 16h. En dehors de ces horaires elle n’est pas utilisée. On peut décliner cette observation à de nombreuses autres infrastructures. L’un des enjeux de la ville du quart d’heure est de la décloisonner et de faire en sorte qu’une installation puisse servir à deux choses différentes. Il s’agit donc d’une ville polycentrique, réticulaire. Au Québec on appelle cela la « ville complète ». L’IA apportera la capacité d’explorer les ressources cachées de ces villes. L’IA peut donc jouer un rôle mais à condition qu’elle soit au service des usages et de la qualité de vie citoyenne. Et non le contraire.

Auriez-vous des exemples de villes qui ont réussi à intégrer de l’IA au service des citoyens ?

Il y a énormément d’expérimentations partout dans le monde. Nantes est très pionnière dans l’IA, notamment avec NaonedIA qui est un collectif d’IA éthique. Montréal, porté par Yoshua Bengio, travaille sur une IA humaniste. Il y a également des expériences qui ont été faites à Singapour avec des taxis autonomes. Mais l’intérêt de la Data c’est quand elle devient un service. Ce qui est vraiment intéressant c’est l’hybridation. C’est quand on mêle la Data à l’usage. On est alors en mesure de faire un urbanisme par l’usage.

Source : site web de Carlos Moreno

Lorsqu’on parle d’IA dans la ville on pense souvent aux villes de surveillance, notamment avec l’exemple de Shenzhen. Dans ce cas, on a l’impression qu’on doit nécessairement choisir entre sécurité et vie privée…

L’IA, comme la technologie en général, est un pharmakon. C’est-à-dire un remède ou un poison en fonction de l’usage qu’on en fait. La Chine a décidé de lier la surveillance de masse à une notation sociale qui a des conséquences très concrètes dans la vie des citoyens (sur l’attribution de bourses par exemple). Ici la technologie est un outil d’asservissement. Mais les caméras de surveillance sont aussi un outil de lutte contre le terrorisme. Sur l’attentat de Lyon, elles nous ont permis de gagner un temps précieux et d’arrêter rapidement le coupable. Il est donc essentiel de s’entendre sur la vision politique et sociétale que doit servir la technologie.

Nous vivons dans un pays démocratique, ce qui n’est pas le cas de la Chine. Notre démocratie est suffisamment mature pour pouvoir mettre en place des protections citoyennes. Nous sommes l’un des rares pays à posséder une CNIL. Au niveau européen nous disposons du RGPD. Pour autant, il faut se rendre compte que nous sommes, en France, dans une situation paradoxale. Nous sommes à la fois très à cheval sur la confidentialité de nos données et, en même temps, nous nous rendons sur des sites sur lesquels nous acceptons la traçabilité de nos données.

La « ville post-carbone » est également un sujet qui vous est cher. L’IA peut-elle nous aider à atteindre cet objectif ?

Ce n’est pas avec de l’algorithmique qu’on va résoudre la gestion de flux de la circulation dans une ville. Ces questions nécessitent une gestion politique et une réflexion sur la place de la voiture en ville. Quand on dit qu’on veut une ville « post-carbone », ce n’est pas d’IA qu’on parle mais de bâtiments, de réseaux de chaleur, d’agriculture et d’industrie. Pour décarboner une ville, il faut commencer par la rendre polycentrique, changer son urbanisme, enrichir sa biodiversité, faciliter les mobilités douces, réintroduire de la nature. C’est donc un choix politique. En revanche, l’IA peut venir conforter ces choix. Par exemple, en aidant à créer un marketplace de CO2. Et là, la Data territoriale devient un outil extrêmement puissant. L’IA peut alors servir à aller vers la décarbonation en aidant à caractériser la Data territoriale et à la raccrocher à des usages.

Mais l’IA sans ontologie ne vaut rien. Le grand enjeu de l’IA c’est de transformer de la Data en connaissance. C’est, par exemple, de transformer un point dans un tissu organique humain en un carcinome. Dans ce cas l’IA a un rôle social. Mais le passage d’un point noir à un carcinome fait intervenir une connaissance ontologique. A l’échelle de la ville c’est pareil. Par exemple, j’ai une méningite qui se déclare dans un quartier. L’IA permet de mettre en connexion cette Data avec d’autres pour contenir cette maladie très contagieuse.

Dernière question, un peu plus légère : à quoi ressemble votre ville idéale ?

La ville est un système vivant qui, en tant que tel, répond à une axiomatique triple : incomplétude, imperfection, impermanence. Il ne peut donc pas y a voir de ville idéale car toutes les villes sont imparfaites, fragiles et incomplètes. En revanche, toute ville répond à un contexte donné. Shanghai est très différente de Bogota qui est elle-même très différente Paris. Chaque ville est donc contextuelle. Plutôt que de parler de ville idéale je préfère parler de trajectoire de ville heureuse. C’est-à-dire de trajectoire qui me donne accès aux 6 fonctions urbaines (se loger, travailler, se nourrir, se soigner, s’éduquer et avoir des loisirs) tout en limitant mes déplacements. La trajectoire d’une ville heureuse est aussi celle où l’on retrouve les biens communs. L’eau, l’air, l’ombre, l’espace, le temps et le silence sont les biens communs les plus précieux. Quand on redécouvre ces éléments dans la territorialité du quart d’heure, on a une trajectoire de ville heureuse et de citoyen heureux.

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