Vivrons-nous dans des villes invisibles ?

Les villes d’Italo Calvino

Dans Les villes invisibles (1972, Italo Calvino), l’Empereur Kublai Khan demande à Marco Polo d’explorer son vaste royaume et de lui rapporter ce qu’il s’y passe. A la grande surprise du régent, l’explorateur ne revient pas de ses voyages avec des armes, des épices ou des reliques mais chargé des mots, de rêves et de désir. Au départ, la déception de l’Empereur est immense : « Les autres ambassadeurs m’informent de famines, de concussion, de complots ou bien ils me signalent des mines de turquoises nouvellement découvertes […] Et toi ? demanda le Grand Khan à Polo. Tu reviens de pays autrement lointains, et tout ce que tu sais me dire ce sont les pensées qui viennent à celui qui prend le frais le soir assis sur le seuil de sa maison. A quoi te sert, alors, de tellement voyager ? ».

Le livre d’Italo Calvino se veut une réponse à cette question. A mesure que Kublai Khan (et par la même occasion le lecteur) écoute l’explorateur, il découvre un nouveau monde. Le sien pour être exact. Mieux que n’importe quel autre ambassadeur, Marco Polo révèle à son empereur ce qu’est son royaume. A partir d’un détail (un pécheur, un moulin, une rue…) l’explorateur déploie une ontologie des villes. On pourrait dire qu’il capte leur atmosphère, leur idiosyncrasie. Autrement dit, Marco Polo ramène de ses expéditions des « villes invisibles ».

Les villes saines

Depuis près de 3 mois, je parcours le monde des IA urbaines. Pendant ces 3 mois, j’ai découvert des innovations qui vont transformer nos villes : mobilité autonome, smart grids, parametric architecture, drones de livraison, publicité urbaine micro-ciblée, prédiction de catastrophes naturelles, …

Bien souvent, ces IA urbaines ont un seul et même objectif : l’optimisation. Optimisation des flux (fluidification du trafic routier, meilleure répartition des ressources, gestion intelligente des ports, …) et des stocks (taux d’occupation des bâtiments résidentiels/bureaux de 100%, maintenance prédictive sur infrastructures…). Cette optimisation a vocation à créer des « villes en bonne santé » (la ville est souvent comparée à un organisme vivant). Le chirurgien René Leriche disait que « la santé c’est la vie dans le silence des organes ». La ville saine est donc une ville silencieuse, fluide, propre, inodore… Il est intéressant de constater que chacune de ces caractéristiques peuvent être mesurées et analysées par des IA. Le projet Sounds of New York (SONYC) a ainsi vocation à déterminer l’empreinte acoustique de la ville ainsi que l’origine de ses nuisances sonores. Il ne s’agit donc pas de simplement produire une « heatmap » mais bien de sourcer automatiquement la provenance d’un bruit (c’est ici que l’IA intervient). Dans cette même logique, les villes ont de plus en plus recours à des IA pour estimer leur taux de propreté, mesurer en temps réel la qualité de l’air, l’état du trafic, etc. Progressivement, la ville disparait derrière un nuage de données. Que ce soit du côté des usagers comme de celui des décideurs, la ville devient invisible.

Dans ce contexte, l’invisible ne renvoie évidemment pas aux villes d’Italo Calvino. Alors que chez l’écrivain italien la ville prend support sur la matière pour exprimer un imaginaire (voire une vérité), la ville saine est invisible car dématérialisée, muette, « fluidifiée » (Paul Blanquart, Une histoire des villes). La ville saine répond logiquement à l’injonction des physiocrates : « laissez passer, laissez faire ». C’est cette même injonction qui a conduit, en 1747, à la création de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées. Par ce geste, Daniel-Charles Trudaine (son fondateur) signifiait sa volonté de distinguer le beau de l’utile. Il y a de cela trois siècles, l’opposition entre les villes de Calvino et les villes saines prenait (déjà) forme. D’un côté la matière est sublimée, de l’autre elle est délaissée ou exploitée.

Mais ne s’agit-il pas là d’une opposition superficielle ? Après tout, la « ville saine » propose une vie heureuse dans une société apaisée.

Les villes invisibles

On pourrait d’abord reprocher à l’IA de créer des « villes fragiles » (critique développée par Gaspard Koenig dans La fin de l’individu). La ville saine serait vulnérable précisément du fait de son hyper-santé. La moindre défaillance entrainerait ainsi la paralysie du système : dans un monde de voitures autonomes, l’arret d’un feu de circulation dynamique arrêterait toute la circulation (là ou un humain aurait aisément contourné le problème en s’adaptant). En réalité, cette critique présente deux défauts : 1) Des IA sont de plus en plus utilisées pour optimiser la gestion d’évènements rares (par exemple avec le programme FASTER d’IBM à Singapour ou encore avec l’utilisation de Web Mining pour lutter contre des tremblements de terre à Tokyo). 2) L’incapacité de l’IA à envisager des situations inédites pourrait être réduite en créant des algorithmes (légèrement) déviants et ainsi capables de produire de l’inattendue.

Pour autant, un problème demeure avec ces villes saines : elles négligent notre humanité. Certes les villes sont (de plus en plus) notre environnement de vie, mais elles ne sont pas que ça. Les villes sont aussi un lieu de rencontre, d’étonnement et de beauté. Là est tout l’enseignement d’Italo Calvino : elles sont les dépositaires de notre histoire et de notre singularité. Plus tard, Saskia Sassen reprendra cette idée en affirmant que les villes nous disent quelque chose, qu’elles portent témoignage. En ce sens, la ville silencieuse est une « terre morte ».

L’idéal urbain n’est donc pas la fourmilière, la ruche ou même le corps humain. Ne serait-ce que parce que ces analogies présupposent que nous soyons des fourmis, des abeilles ou des vaisseaux sanguins… Nos villes doivent être vivantes et invisibles (au sens de Calvino), optimisées et poétiques. D’un côté il en va de notre survie, de l’autre de notre humanité.

La poétique des villes

Voiture stylisée sur un parking à Séoul

Spectacle musicale dans les rues de San Francisco

Street Art à Montréal

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